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LES DÉCOUVERTES MARITIMES PORTUGAISES

Texte (enrichi) de ma conférence du 26/4/2001 à l'Université du Temps Libre en pays d'Arlon, Belgique

 

Raisons de l'Expansion

Les raisons invoquées au fil du temps pour faire comprendre le début de cette épopée sont multiples et complexes. Plusieurs défendent la thèse que cela fut une conséquence d'exigences pratiques: l'étroitesse et la pauvreté du sol national forcèrent les Portugais à chercher de nouvelles terres. Personnellement je ne suis pas du même avis. Combien de peuples ont-ils vécu (et combien vivent encore aujourd'hui) dans des contrées beaucoup plus limitées et avec un sol incomparablement moins fertile, qui n'ont pourtant jamais ressenti le besoin de partir ailleurs? Bien contrairement à cette prétendue pauvreté du sol portugais tant du goût de quelques-uns, la diversité des conditions géographiques, géologiques et climatériques du Portugal permettent le développement d'espèces végétales de presque toutes les régions du monde. Déjà le célèbre botaniste suédois Carl van Liné disait que "la flore portugaise est une synthèse des flores de tout de monde". Le seul problème, c'est que le peuple portugais n'a jamais su exploiter et profiter de cet avantage parce qu'il s'est trop tourné vers la mer insondable qui délimite ses côtes à l'ouest et au sud, vers l'univers océanique qui lui ouvrait le monde.

Je partage, ainsi, l'opinion de beaucoup d'autres auteurs pour lesquels la fascination des Portugais pour la mer est un trait national. J'oserais aller encore plus loin, en disant que le peuple portugais, en général, est fasciné par tout ce qui lui est étranger, au détriment de ce qui est dans le pays. Le paradoxe étant pourtant que, malgré ce besoin de partir loin du pays natal, il y conserve toujours des attaches affectives très fortes et que, plus tôt ou plus tard, il ressentira le besoin d'y retourner. Si nous donnons comme caractéristique humaine le fait de chercher toujours ailleurs ce qui est dans nous-mêmes, le peuple portugais en est un exemple flagrant.

Quelle qu'en fut cependant la raison de cette recherche des terres inconnues, un fait est incontestable: de part sa situation géopolitique singulière, l'expansion du Portugal au-delà des frontières terrestres était impossible, une partie du territoire appartenant aux autres royaumes de "l'Hispania", l'autre partie - le Royaume de Grenade - étant encore aux mains des infidèles. Et si d'un côté le Royaume de Grenade pouvait constituer un potentiel candidat à l'expansion portugaise, d'un autre côté ce territoire était considéré comme zone d'influence surtout de Castille et d'Aragon, donc l'éventuelle intromission portugaise pourrait créer un conflit avec leurs intérêts.

L'expansion vers l'intérieur de la Péninsule Ibérique étant ainsi compromise, il ne reste plus au peuple portugais que tourner le regard vers d'autres horizons, vers cette mer qui les fascine et leur fait peur, qui est source de vie mais aussi de dangers mortels. La mer est donc la seule issue jugée possible.

Par ailleurs, la relation des Portugais avec la mer a des racines très anciennes et très profondes, qui plongent dans leur passé le plus éloigné.

En effet, le littoral du pays avait été visité depuis des siècles par des peuples maritimes venus de la Méditerranée, tels les Phéniciens, les Carthaginois et les Grecs. D'après la légende, d'ailleurs, la ville de Lisbonne aurait été fondée par Ulysse lors de son retour de Troie. En tout cas, une chose est sûre et certaine, d'après des sources historiques confirmées par des vestiges lors de fouilles, des marchands venus de Tir y ont fondé, aux alentours de 1200 av. J.-C., un entrepôt auquel ils donnèrent le nom de Alis Ubbo, ce qui voulait dire en phénicien "la rade merveilleuse" ou "la rade tranquille", d'après les traductions. Et ce sont eux aussi qui ont appelé Dagui au fleuve Tejo, ce qui dans leur langue signifierait "pêche abondante". Aussi les Vikings, deux millénaires plus tard, ont-ils visité le littoral portugais à plusieurs reprises.

Pour les Portugais, la mer a donc fourni, depuis toujours, une partie de sa subsistance à travers la pêche, un moyen aussi de faire du commerce avec d'autres peuples et de recevoir ou de rendre de l'aide, si nécessaire. Nous en avons l'exemple lors de la conquête de Lisbonne aux Maures, en 1147, pendant laquelle le roi Afonso Henriques reçut l'aide de Croisés venus du Nord de l'Europe par la mer. Les Portugais, eux aussi, ont envoyé des forces militaires navales en Castille et Aragon afin de les aider dans leurs combats contre les Sarrasins.

Dans ces circonstances, ce n'est pas étonnant que déjà Afonso Henriques (1139-1185) ait procédé à la constitution d'une flotte et à la nomination de celui que nous pouvons considérer comme le premier amiral portugais - Dom Fuas Roupinho. Les premiers chantiers navals royaux, les teracenas, voient le jour déjà sous Sancho II (1223-1248), et la première mention sur la "caravela" (caravelle) portugaise - sûrement encore beaucoup dans le genre des anciens cáravos des Maures - apparaît dans un document étranger daté de 1226. Datent encore du XIIIe siècle les statuts de privilège accordés aux marins et aux charpentiers de marine. Le fait que le roi Afonso III (1248-1279) ait décidé de faire de Lisbonne la capitale officielle du royaume a aussi beaucoup influencé la vocation maritime portugaise.

Mis à part ces facteurs d'intime relation avec la mer - qui, d'après certains auteurs, relèvent presque d'un besoin de survie - une autre raison, celle-ci d'ordre religieux, peut aussi être invoquée comme force motrice de l'épopée maritime des Découvertes. Pour comprendre cela, il faut nous placer dans l'esprit de l'époque: la divulgation de la parole de Dieu rencontrait toujours des ennemis et parmi les plus agressifs se trouvaient les Musulmans. La lutte contre les "infidèles" devenait ainsi le devoir de tout Chrétien. On commençait, d'ailleurs, à apercevoir un certain danger du côté des Turcs en Orient, et la papauté exhortait constamment à la conquête de terres et d'âmes pour l'Église. Les Portugais avaient déjà affronté ces "infidèles" à maintes reprises lors de la conquête du territoire portugais; ils seront obligés de les combattre, plus tard, à nouveau en Afrique et en Asie.

Étant donné l'autorité dont jouissaient les pontifes, c'est donc naturel que cette lutte ait pris un caractère de croisade. Plusieurs bulles du Pape ont été expédiées dans ce sens, ce qui donnait une légitimité à toute guerre entreprise contre les infidèles, une fois que c'était "au service de Dieu". Ces bulles du Pape assuraient, en plus, à la Couronne Portugaise et à ses descendants, la possession des terres conquises (ou découvertes).

D'autres facteurs peuvent encore s'ajouter aux deux raisons majeures que nous venons d'invoquer: la curiosité "scientifique" qui commençait à s'éveiller dans l'esprit des Portugais, (a) grâce aux connaissances chaque fois plus intéressantes en astronomie et en géographie; (b) les nouvelles et récits fantastiques qui arrivaient de pays lointains; et (c) les richesses insoupçonnées de ces royaumes fabuleux.

En effet, le développement des connaissances scientifiques de l'époque contribuèrent beaucoup au succès des grandes Découvertes maritimes. Jusqu'à cette époque, la navigation était côtière et c'était donc par rapport à la côte que les marins identifiaient la route à suivre. Ils se faisaient aussi aider, parfois, en suivant le vol des oiseaux; ou, alors, en se basant sur les courants maritimes. Toutes ces difficultés furent dépassées lorsque la boussole - qui avait été inventée en Chine - fut introduite en Occident par les Arabes, probablement déjà à la fin du XIIe siècle. On l'appelait "compas de mer". Une réplique du plus ancien exemplaire de fabrication portugaise se trouve au Smithsonian Institute de Washington, aux Etats-Unis.

La navigation côtière était celle pratiquée par les Génois, les Vénitiens et les Arabes en Méditerranée, mais elle ne servait pas à naviguer en Atlantique, où les courants maritimes et les vents contraires interdisaient très souvent cette méthode. Seule l'observation astronomique pouvait résoudre ce problème. Ainsi, pour déterminer la latitude, les navigateurs eurent d'abord recours à la position de l'étoile polaire. Plus tard, lorsque la navigation s'effectuait aussi dans l'hémisphère sud, où l'étoile polaire n'était plus visible, on calculait la latitude par toute autre étoile et aussi par la position du soleil. Les tables avec les différentes hauteurs solaires s'appelaient almanachs; pour ce qui est des latitudes par la position de l'étoile polaire, le "Règlement du Nord" ou "Règlement de l'étoile polaire" fut le texte le plus important de l'art nautique et se trouve dans les "Guides Nautiques".

Pour déterminer les positions des astres, les navigateurs avaient recours au quadrant, à l'astrolabe de mer et, plus tard, à l'arbalestrille. De ces instruments, le plus utilisé par les Portugais fut l'astrolabe.

Si à tous ces facteurs dont nous venons de parler, nous ajoutons aussi l'esprit guerrier et aventurier du peuple portugais - surtout de la noblesse, qui rêvait de nouvelles gloires et prestige - et le fait que la position stratégique du Portugal sortirait renforcée par rapport à Castille, nous aurons les ingrédients nécessaires pour comprendre l'épopée portugaise des Découvertes.


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